Le trait de côte n’est jamais figé.
Les littoraux évoluent en permanence, que cela soit en raison des tempêtes, des marées ou encore des activités humaines. Le changement climatique, entraînant l’élévation du niveau de la mer et accentuant le phénomène d’érosion, renforce d’autant plus cette évolution qui devient alors plus visible et surtout plus préoccupante.
Dans le même temps, l’engagement citoyen vis à vis des problématiques locales (et parfois globales) prend de nouvelles formes : il va bien au delà des actions basiques telles que répondre à de simples enquêtes, il se concentre aujourd’hui sur la collecte de données selon des protocoles rigoureux.
La multiplication des projets de sciences participatives permet aux citoyen.ne.s de prendre pleinement part à l’élaboration des connaissances et donc, d’une certaine manière, à l’aide à la décision.
Parmi ces projets, CoastSnap (et ses déclinaisons locales) permet à chacun·e de participer au suivi rigoureux de l’évolution d’une plage, sur le long terme comme à très court terme, par exemple au lendemain d’une tempête.
CoastSNAP : la science participative au service des littoraux
CoastSnap est un dispositif communautaire de surveillance des plages. Il s’agit d’un projet de science participative qui s’appuie sur l’implication des citoyen.ne.s et plus particulièrement sur l’utilisation de leur smartphone pour photographier, depuis un point et un angle fixes, les réactions du littoral aux tempêtes, à l’élévation du niveau de la mer et à d’autres facteurs.
L’objectif est double : suivre l’état du littoral face aux enjeux qui le caractérisent, et faire mieux comprendre ses évolutions naturelles.
Les stations CoastSnap sont positionnées dans des zones littorales stratégiques, facilement accessibles et surplombant la plage. Il s’agit d’un support en acier inoxydable présentant une zone destinée à accueillir le smartphone et permettant de cadrer précisément la photo en quelques secondes. Une fois le cliché pris, le/la participant.e est invité.e à l’envoyer vers une base de données centralisée par mail ou via l’application dédiée.
Les images reçues sont analysées par des algorithmes de traitement d’images permettant ensuite de cartographier la position du littoral.
Le dispositif permet de mieux comprendre le fonctionnement du littoral en se basant sur deux approches :
– un suivi visuel à haute fréquence de ses évolutions, par exemple grâce aux timelapses,
– l’extraction de métriques à partir de différents algorithmes de traitement d’images, dont celui qui permet de repérer la limite terre-mer.
Une idée australienne qui a conquis le monde entier
La création du dispositif CoastSnap, en 2017 en Australie, a été motivée par la recherche d’une méthode peu coûteuse et facilement déployable pour observer les plages; les autres outils tels que les relevés topographiques et les images satellites étant des solutions souvent onéreuses et limités dans le temps.
Deux stations pilotes ont été installées au nord de Sydney, et leurs données ont servi à mettre au point les algorithmes de traitement d’images.
Depuis, le dispositif s’est largement étendu, gagnant entre autres l’Europe, grâce aux collaborations scientifiques nouées avec l’un de ses fondateurs. Le dispositif a ainsi été adapté aux contextes territoriaux européens dans le cadre de plusieurs projets de recherche consacrés au suivi du trait de côte et à la dynamique littorale.
Aujourd’hui, le dispositif compte environ 350 stations dans 30 pays, ce qui en fait le plus grand programme coordonné de surveillance côtière terrestre au monde.
En France, la première station a été installée en 2019 dans le Morbihan.
Le réseau Coastnap en France compte aujourd’hui 66 stations, de la Bretagne à la Méditerranée, jusqu’à Saint-Barthélemy. Il est souvent porté par des collectivités, des bureaux d’études ou des organismes de gestion du littoral, pour lesquels il se révèle être un outil d’observation, d’aide à la décision et de partage de la connaissance.
Seaclic : suivre le trait de côte landais à Mimizan
En Nouvelle-Aquitaine, les littoraux sont particulièrement touchés par l’érosion côtière et la submersion marine. C’est la raison pour laquelle l’Observatoire de la côte de la Nouvelle-Aquitaine (OCNA) a décidé de tester, dès 2021, le dispositif CoastSnap.
Aujourd’hui, 8 stations ponctuent les littoraux de la Charente-Maritime aux Pyrénées Atlantiques.
Surfrider, particulièrement impliquée sur les sujets d’aménagement des littoraux, s’est lancée dans le projet Seaclic à Mimizan, en collaboration avec l’OCNA et le BRGM.
Sa mission : fédérer une communauté d’observateur·rices citoyen·nes autour de la station CoastSnap de Mimizan, et sensibiliser le public au sujet en lien avec l’évolution des espaces côtiers.
Les bénévoles participants à ce projet sont invités à se rendre régulièrement à la station, et peut-être plus encore lors des périodes de tempêtes, afin de documenter, grâce aux clichés pris, l’évolution du littoral en temps réel.
Quelques jours avant un événement annoncé, une alerte leur est envoyée. Chacun·e peut ensuite se rendre sur place, selon ses disponibilités, pour photographier la plage avant, pendant (en prenant garde de respecter les mesures de sécurité !) et après la tempête.
Ces clichés rejoignent une banque de photos citoyennes, comparées puis analysées par les scientifiques, notamment le BRGM : hauteur de sable, ensablement, recul de la plage…
Les apports du dispositif CoastSnap
Sur le plan scientifique
→ Les campagnes de terrain, les relevés topographiques ou les images satellites donnent des mesures précieuses à un instant T. Entre deux campagnes, la plage continue de bouger, de se transformer. L’un des intérêts du dispositif CoastSnap est alors de combler ces périodes en lissant la collecte de données sur les mouvements de plage tout au long de l’année.
→ Grâce au projet CoastSnap, les clichés des citoyen·ne·s deviennent des outils de mesure permettant de documenter des phénomènes rapides et localisés, difficiles à observer autrement : l’effet d’une tempête, l’engraissement ou le recul d’une plage, les variations du niveau de sable ou de la végétation. Il permet d’étudier les changements à courts comme à longs termes.
→ Après traitement des images, l’outil se révèle précis : la photogrammétrie permet de situer le trait de côte avec une exactitude proche de celle des relevés professionnels. CoastSnap vient ainsi compléter les autres outils utilisés dans le cadre du suivi des littoraux (LiDAR (système de détection et estimation de la distance par la lumière), drones, relevés GPS et imagerie satellite).
Dans le Morbihan, par exemple, les photos des stations servent à comparer l’état des plages avant et après une tempête, en complément des relevés GPS et des survols par drone.
→ De nouvelles utilisations des données collectées par le dispositif voit le jour, comme le suivi de blooms algaux en Espagne ou de panaches de turbidité au Portugal.
Pour la gestion du littoral
→ Les données issues de CoastSnap permettent de faciliter le dialogue entre élu·es, technicien·nes et citoyen·nes d’un territoire autour d’une même réalité, visible et chiffrée. Les images permettent de matérialiser des usages dégradants, d’appuyer certaines interventions opérationnelles comme le dragage ou le rechargement des plages, et de jouer le rôle de « témoin technique » après un événement météo-marin.
Elles aident parfois les collectivités à relativiser l’urgence d’agir. Pour les gestionnaires, c’est une preuve à la fois visuelle et quantitative pour justifier des interventions de protection ou de maintenance des milieux, et un moyen d’anticiper les risques côtiers.
→ L’outil peut également servir à suivre les chantiers de renaturation du littoral et les stratégies de gestion douce du trait de côte fondées sur la nature. En Allemagne, il a par exemple été utilisé pour observer l’évolution de marais salants restaurés.
→ Enfin, bien que cet usage soit encore très ponctuel et limité, il serait intéressant que les “preuves” par l’image fournies par le dispositif CoastSnap puissent un jour peser dans les décisions d’aménagement structurel des littoraux.
Pour la sensibilisation
→ CoastSnap fonctionne comme une porte d’entrée simplifiée pour introduire le grand public à des concepts scientifiques complexes et favoriser l’acceptabilité des politiques de gestion. Il aide la communauté à mieux apprécier la dynamique complexe du littoral (Harley & Kinsela, 2022).
→ Les retours d’expérience font apparaître deux profils de participant·es : les riverain·es, qui intègrent la prise de photo à une promenade régulière, et les passant·es, qui contribuent de façon plus occasionnelle.
Participer ne signifie toutefois pas nécessairement être sensibilisé·e. Il reste difficile de mesurer si le dispositif permet réellement d’acquérir de nouvelles connaissances ou de faire évoluer les comportements, en particulier chez les contributeur·rices occasionnel·les : prendre une photo en passant, même pour l’envoyer, ne traduit pas toujours une compréhension des enjeux du littoral.
Pour que CoastSnap joue pleinement son rôle pédagogique, deux leviers se dégagent : installer près des stations des panneaux expliquant les mouvements du littoral, et animer une communauté qui revient régulièrement et approfondit sa compréhension des phénomènes locaux.
→ C’est surtout la communication autour des enjeux et des résultats qui fait la différence. Constater concrètement l’effet de sa participation encourage à recommencer et à s’intéresser de plus près au sujet, donc à passer à l’action.
Les sciences participatives permettent d’acquérir des données de qualité, mais aussi de rapprocher citoyen·nes et scientifiques.
À Surfrider, ces données alimentent nos plaidoyers pour faire évoluer les réglementations en faveur de la protection de l’Océan et des espaces littoraux.