Le 19 mai dernier, à l’occasion du salon REuse Economy, le président français a rappelé le montant de l’amende payée chaque année par la France à l’Union européenne pour non-atteinte de ses objectifs de recyclage des emballages plastiques : plus de 1,5 milliard d’euros. Dans la foulée, il a demandé au gouvernement d’accélérer une concertation devant déboucher sur un « Plan Plastique ».
Cette annonce semblait, à première vue, aller dans le bon sens. Mais un mois après le lancement de la concertation, de nombreuses ONG environnementales, dont Surfrider, pointent un problème de taille : c’est bien la consigne pour recyclage qui occupe le haut de l’agenda gouvernemental, au détriment du réemploi, pourtant seule solution réellement structurante pour réduire la pollution plastique à la source.
Une concertation qui démarre mal
Dès ses débuts, le calendrier de la concertation a donné le ton. Les discussions ont d’abord été engagées avec les industriels du secteur, dès le mois de mai ; les collectivités locales et les associations environnementales, elles, n’ont été conviées qu’une semaine plus tard.
L’intégration de la société civile a donc été particulièrement tardive, ne laissant en apparence que peu de temps aux organisations mobilisées sur le sujet pour se positionner collectivement.
C’était sans compter sur leur réactivité : les ONG ont rapidement rédigé une tribune commune. Publiée le lundi 15 juin dans Vert le média, elle a été mise en avant dès le lendemain, à l’occasion de la réunion organisée par le ministère de la Transition écologique pour passer en revue les douze leviers identifiés par le gouvernement afin d’améliorer la collecte et le recyclage des emballages plastiques.
Si le ministère affirme que sa stratégie repose sur trois piliers complémentaires (réduction à la source, réemploi et recyclage), dans les faits, le débat reste essentiellement structuré autour de l’objectif de collecte et de recyclage des bouteilles plastiques, dans la perspective de mettre fin à l’amende européenne. Une orientation que nous jugeons, comme de nombreuses associations engagées contre la pollution plastique, dangereuse pour l’avenir du réemploi en France et contraire à la véritable solution à mettre en œuvre : s’attaquer à la pollution plastique à la source.
Le recyclage, une réponse structurellement insuffisante
Miser sur le recyclage pour résoudre la crise plastique revient à traiter les symptômes sans s’attaquer à la cause : la surproduction de plastique, et plus particulièrement d’emballages à usage unique.
Le recyclage ne peut être la réponse à la crise de la pollution plastique, pour plusieurs raisons, parmi lesquelles :
– la complexité du gisement : il existe plus de 4 000 plastiques différents et plus de 16 000 substances chimiques associées à leur fabrication, ce qui rend le tri et le recyclage particulièrement difficiles à industrialiser à grande échelle ;
– le coût : entre la collecte, le tri et le nettoyage, recycler du plastique coûte souvent plus cher que d’en produire du neuf, et mobilise d’importantes ressources.
Sans oublier que l’efficacité réelle du dispositif reste très limitée. En France, seuls 27 % des déchets plastiques sont aujourd’hui réellement recyclés. Le reste est, pour une large part, « décyclé », c’est-à-dire transformé en produits divers, de moindre qualité, plus difficiles à recycler à nouveau. Produire du plastique recyclé nécessite d’ailleurs d’y ajouter jusqu’à 95 % de plastique vierge.
À cela s’ajoutent des interrogations croissantes sur le relargage de micro- et nanoplastiques lors des opérations de recyclage, alors que les études sur leurs impacts sanitaires et environnementaux se multiplient.
Le réemploi, une solution environnementale, économique et sociale
Depuis de nombreuses années, nous appelons les institutions nationales et européennes à considérer sérieusement le retour de la consigne pour réemploi.
La loi anti-gaspillage pour une économie circulaire (AGEC), promulguée en 2020, avait fixé des objectifs ambitieux en la matière : 5 % d’emballages réemployés dès 2023, 10 % en 2027, et une réduction de moitié des bouteilles plastiques à usage unique d’ici 2030. Six ans plus tard, le constat est sans appel : le taux de réemploi des emballages stagne à 1,82 % (2024), et concerne principalement les sacs de caisse réutilisables. Dans le même temps, la consommation de bouteilles plastiques a continué de progresser (+9 % entre 2021 et 2023).
La filière du réemploi représente déjà plus de 700 emplois directs et non délocalisables. Sa généralisation pourrait en créer jusqu’à 20 000 supplémentaires dans la logistique, le lavage, la collecte ou la fabrication d’emballages réemployables.
Le réemploi représente également un avantage financier pour les consommateurs : en Alsace, les bouteilles de bière ou d’eau en verre consignées sont vendues jusqu’à 20 % moins cher que leurs équivalents à usage unique.
Enfin, dans un contexte géopolitique qui a fait grimper le prix du plastique de plus de 40 % depuis le début du conflit au Moyen-Orient, le réemploi, notamment via le verre, apparaît comme une solution plus résiliente face aux fluctuations des matières premières.
Le potentiel économique et social du secteur est donc loin d’être négligeable. Pourtant, l’investissement dans cette filière, qui n’a plus à faire ses preuves, reste si limité que des entreprises comme Uzaje, spécialisée dans le lavage des emballages, ont récemment dû mettre la clé sous la porte, alors même que la France dispose déjà de 58 centres de ce type, qui ne fonctionnent qu’à 20 % de leur capacité.
« La réduction à la source doit être la priorité du Gouvernement, en appliquant et en renforçant la loi AGEC », rappelle Lisa Pastor, chargée de plaidoyer national pour Surfrider Foundation Europe. « Le réemploi, parent pauvre de l’économie circulaire, est la solution la plus efficace pour y parvenir […] Le reconnaître au salon Reuse est une première étape, permettre son passage à l’échelle doit être la prochaine ! »
Un mauvais signal : l'hypothèse d'une consigne mixte
Plutôt que de trancher en faveur du réemploi, le gouvernement semble préférer un système de consigne mixte, mêlant recyclage et réemploi.
Une option risquée à plusieurs égards :
– la coexistence de deux circuits logistiques distincts, difficilement mutualisables, pourrait entraîner un surcoût, estimé par l’ADEME en 2022 à 181-229 millions d’euros par an à partir de 2029 ;
– en se concentrant sur les emballages les plus simples à traiter, à commencer par les bouteilles en PET, la consigne pour recyclage laisse de côté la majorité des déchets plastiques ;
– enfin, elle risque de complexifier un geste de tri que les investissements récents avaient justement permis de simplifier.
Un Plan Plastique alternatif, porté collectivement
Dans ce contexte, de nombreuses ONG, parmi lesquelles Surfrider Foundation Europe, ont publié le 15 juin une tribune dans Vert le média, appelant à un véritable « Plan Plastique sérieux ».
Soutenu par une dizaine d’organisations supplémentaires, dont la Fondation Tara Océan, la Fondation de la Mer et Notre Affaire à Tous, ce texte porte quinze propositions concrètes pour s’attaquer à la pollution plastique de manière transversale : réduire l’usage du plastique à la source et renforcer les obligations des industriels, lutter contre la pollution des milieux naturels, et prévenir les conséquences sanitaires de l’exposition au plastique.
Pour Surfrider, le message est sans ambiguïté : reconnaître l’importance du réemploi lors d’un salon dédié au sujet ne suffit pas.
La concertation en cours doit désormais se traduire par des engagements concrets et un soutien financier prioritaire à la filière du réemploi.
Faute de quoi, la France risque de reproduire, une fois de plus, les limites d’une politique plastique centrée sur la gestion des déchets plutôt que sur leur réduction à la source.